Marrakech
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Voyage vers Marrakech : H00tel,Restaurant,Jardin Marrakech - Maroc

Les souks dans les écrits de Jean Ravennes

Aux portes du Sud, le Maroc

Marrakech 1930 Une ville dans la ville; un enchevêtrement de ruelles profondes, tantôt embrasées et racornies, tantôt en poudroiement d’or sous les roseaux lacés qui filtrent l’espace incandescent, tantôt voûtées d’ombre bleue, dont la délicieuse fraîcheur vous saisit. Une si dense cohue s’y engouffre qu’autos, chameaux, voitures, s’arrêtent enlisés dans les masses humaines. Concentrée, l’odeur qui flottait sur la place y est aussi plus diverse, selon les éléments dominants de tel ou tel quartier; irrespirable dans l’impasse des tanneurs, vraie penderie de dépouilles animales mal nettoyées, elle s’avive ailleurs de cannelle et de piment frais, se rafraichit aux éventaires de menthe sauvage, dont les hauts buissons sont percés de plaies rouges par les bottes de radis géants. Là, l’épicier mesure dans sa sébille de bois le thé vert, les feuilles de henné, le safran et l’anis. C’est l’entrée des souks, frangée de boulangères accroupies dont les bras appétissants semblent pétris dans la même pâte odorante que leur pain. Bruyants carrefours, boutiques de verroterie et d’amulettes, grands phonos à pavillon, éructant pour deux sous une monotone musique arabe. Dardé de sa boîte comme un guignol blanc, le marchand vous hèle, ― l’ambre du Sous roulant sur ses doigts soignés. Haut juché plus loin, et dans une pesante somnolence, il se confond à l’ombre de ses pains de sucre alignés comme de gros cierges. Une horde d’interprètes bénévoles, de commissionnaires à tout faire, de porteurs et de guides improvisés vous pousse à l’étalage des vanniers, faisant eux-mêmes l’article des nattes de palmier cordé, des paniers couverts, des assiettes tressées et peintes en mosaïques rouges et violettes. Souks aux laines, où les bédouines se disputent de bruns manteaux. Souks aux cuirs, bourrés de coussins pourpres et bleus qui embaument; qui dira le plaisir sensuel des doigts en maniant la douce matière des sous-main, des couvre-livres, encadrés de fleurons dorés et estampés au milieu d’un sceau d’arabesques entrelacées? Partout on travaille selon l’antique tradition; les cordonniers battent le filali ou le chameau, l’excisent et le gravent ; les artisans du cuivre martèlent les bouilloires et les plats; les potiers tournent en pédalant les amphores d’argile, qu’ils orneront ensuite de dessins au goudron; les tisserands se penchent sur le métier à la grande tire; les tailleurs chargent leurs étoffes de broderies monochromes de soie et d’or. Allègre labeur de toutes les professions vivant en commun. L’échoppe étroite et l’atelier ne font qu’un; on fabrique sous vos yeux l’objet que vous achetez; les marchands se mêlent aux événements de la rue et les ouvriers aux débats de l’étalage. Tous sont d’humeur hospitalière et gaie, et, même après une terrible discussion, le gros Arabe, dignement effondré dans ses marchandises, suit des yeux avec beaucoup de philosophie de client furieux qu’il n’a pas pu rouler. Du souk aux babouches, les Berbères sortent pieds nus, en portant sur l’épaule, de peur de l’user, leur splendide paire neuve, écrue ou jonquille. Des niches comme des autels, où l’or, l’argent, les soies vives, les laines écla- tantes dont sont brodées les blaghi de femmes, scintillent autour d’espèces de marchands des Mille et une Nuits. Infréquentables dès quatre heures, ces souks, comme ceux du cuivre,- car on y trafique alors à la criée : d’innombrables vendeurs d’occasions, nègres, chleuh, sémites, se saisissent des pièces aux étalages et les tendent au plus offrant dans une indescriptible mêlée rauque; vain tapage, comparé à l’immensité des temps ; le passant, écrasé, étouffé, suit lentement le courant, sans qu’un trait de son visage bronzé ne trahisse même l’attention. Y en a beaucoup voleurs ici, Monsieur ; fais attention ta portefeuille, vous glisse aimablement à l’oreille une sorte de moricaud qu’on reconnaît pour avoir eu l’impression qu’il tentait lui-même de vous dévaliser dans la bousculade, quelques instants plus tôt. A défaut du portefeuille, il essaiera d’obtenir au moins un pourboire. Des coins tumultueux, on tombe sans transition sur de paisibles allées closes, ― îlots de silence au milieu du vacarme déjà étouffé et lointain. Les riches seuls hantent la galerie de soies, celle des harnachements précieux qui pendent en travers de selles pourpres, incrustées d’or. Une clientèle plus nombreuse, mais réfléchie, mûrit longuement son choix aux réduits des armuriers; acte presque sacré, tout Marocain, même affamé et qui ne possède qu’une gandourah trouée, arborant en travers un poignard au crochet doré. De-ci, de-là, des marchands de tapis ont tendu leurs courettes grésillées, éclairé leurs minces logements aveugles de Zaianes rouges et profonds comme l’horizon du désert, et dont les hautes laines ont été faites à points noués sous le tente, ― de Beni Ouaraïn à fleurs, - de Glaoua à poil ras et gris, losangés de noir, ― toutes teintes inaltérables, tirées de végétaux inconnus.


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