Marrakech
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Voyage vers Marrakech : H00tel,Restaurant,Jardin Marrakech - Maroc

Les tombeaux Saadiens dans les écrits d’André Chevrillon.

Marrakech dans les palmes

Marrakech, novembre 1917

Après de si pauvres choses, quand on pénètre dans la principale des deux koubas, ah !le surprenant contraste ! Soudain, comme en ces contes arabes où, par la magie d’une formule, la misère se mue en splendeur radieuse, on se trouve transporté au cœur de toute beauté, richesse, paix rêvées par l’Islam pour les plus glorieux de ses bienheureux. Voilà donc ce qui se cachait sous la tuile effritée de ces vieux toits ! Une pénombre dorée flotte là, venue d’un plafond d’or, et l’on se demande si c’est d’elle que le réseau guilloché des murs, des alvéoles agglutinés et surplombants, des pendentifs, le marbre des colonnes et des mausolées tirent leur tiède couleur blonde, ou si c’est de leur propre matière, mûrie, enrichie par le temps, comme un ivoire.

Nous somme dans une chambre dont une plate-forme basse occupe presque tout le sol. Aux quatre angles de ce carré central, des colonnes se lèvent par groupes de trois, et sur leurs chapiteaux cubiques, entre les riches arcades qui, par en haut, les réunissent, une coupole pleine d’ombre et de ciselures, juste au-dessus des trois tombes souveraines, vient poser ses pendentifs. C’est un dais profond, presque aérien, rappelant, en plus grand, le pavillon de la cour des Lions, à Grenade, et celui que l’on entrevoit à Fez, dans la cour de Moulay Idriss, où le chrétien n’entre pas. Alentour, l’étroit déambulatoire sous d’épais caissons d’or.

Et sauf les fûts lisses des colonnes, dont on voit bien la dérivation byzantine, pas un centimètre de ce marbre et de ce stuc qui ne soit arabesque, dentelle, découpure guillochure, indéchiffrable palimpseste de lettres entrelacées où le regard s’enchante de se perd. Les quatre murs qui enveloppent de si près le pavillon ne ressemblent à rien, tant ils sont réticulés, gaufrés, qu’à des rayons de miel ; et sous les grandes arches mauresques, toutes les polygonales cellules de ces rayons s’allongent comme sous le poids de ce miel, semblent des stalactites qui vont se détacher des voussures. Nul décors plus somptueusement abstrait ; nul refuge de rêve plus éloigné du réel. Si les Pharaons, au fond de leurs pyramides, ont voulu s’enfermer dans la grandeur et l’éternité égyptiennes, c’est de toute la sensuelle et géométrique beauté tissée hors d’elle-même par l’âme arabe, et répétée en variations inépuisables, que s’enveloppèrent ici, pour toujours, les Sultans morts.

Et pourtant quelle simplicité de ces tombes! Chacune est faite de quelques lames obliques de marbre, brodées en inextricable et léger lacis d’inscriptions, et qui se superposent, en retrait les unes sur les autres, de plus en plus étroites, jusqu’à la dernière, la plus haute, qui n’est plus qu’une ligne droite et toute lisse, aux doux luisants jaunis de vieil ivoire. Rien de plus uni, on pourrait dire de plus modeste, dans la princière richesse, que ces quatre longs turbés pareils et parallèles entre les quatre groupes angulaires de colonnes, sous la coupole de guipure et d’ombre dorée qui se suspend comme une gloire. Ainsi, dans un riche palais, un grand chef et ses fils sont vêtus de simples beurnouss, mais immaculés, et précieux par la finesse et la pureté du tissu. Ici, vraiment, la matière est de l’espèce la plus rare au Maghreb. Pour la première fois, en ce pays, je vois la précise et confuse merveille de l’arabesque se jouer sur le marbre, comme à Grenade. Le Sultan qu’on appelle le Doré, le faisait venir de Carrare.

Un lieu de paix inaltérable et blanche comme ce marbre ; un lieu de silence et de solitude séculaires. Les rois y sont bien, au milieu de Marrakech et de son peuple, qui ne meurt ni ne change à travers ses générations. Présences invisibles, sacrées. Entre les suggestions de ce lieu, et ce qu’on a pu sentir à l’Alhambra, voilà toute la différence : le décor est presque pareil, car c’est la même toile admirable que file toujours, par un art fixé comme un instinct, l’araignée arabe. Mais à Grenade, le passé n’est plus, depuis très longtemps, que ce qui n’est plus. Les chambres merveilleuses sont vraiment vides. Ici, l’âme des morts et la religion n’ont pas cessé d’habiter. On reconnaît bien l’effluve un peu lourd qui s’éternise dans les sanctuaires. Sans le savoir, on baisse la voix pour parler.

Mais. Plutôt que l’Alhambra, si pareil, c’est le Taj Mahal, la blanche perle de l’Inde musulmane, que m’évoquait cette royale kouba. Les dimensions du mausolée d’Agra sont tout autres ; le décor en est persan, floral, non pas arabe et géométrique, mais c’est la même pureté, la même richesse candide et religieuse, les mêmes pâleurs de marbre et de dentelle évanouies dans l’ombre, la même harmonie singulièrede volupté et de solennité qui se déroule autour de minces tombeaux. Aux deux bouts de l’Islam, les deux musiques se répondent, et l’on reconnaissait en chacune le même rêve de la mort et de la beauté.


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